Une jeune femme disparaît. De son absence naîtra huit fois l’enfer.
« Elle a disparu. On ne sait pas ce qui lui arrivé, mais peu importe : Elle se doit d’être morte. On ne parlera plus d’Elle, on taira jusqu’à son nom. Les lieux du drame seront travestis, où y recevra le public, tout sourire. On jouera la comédie. Chacun remplira son rôle, sa case, et ne débordera pas. La mère, la soeur, le gendre, la domestique et le jardinier, chacun à sa place, ne bougera que s’il doit tomber. Car c’est un secret qui peut vous terrasser. Il fait trembler jusqu’au village. En son église, le curé lui-même n’est pas en paix. Pour que tout éclate, il suffirait de quelques mots à peine. Ou qu’Elle revienne.
Mais voilà qu’une jeune inconnue apparaît. »
Arlena est avant tout le roman de l’Absence, sous de multiples formes. Tout d’abord, l’absence physique d’un être. Une jeune femme disparaît. Accident, départ volontaire, suicide, assassinat ? Le mystère est entier. Pour ceux qui restent, l’enfer commence. Le manque, les regrets, les remords. La culpabilité. Certains ont des choses à se reprocher. Le doute planant sur cette disparition les tenaille. Et si Elle revenait ? Se vengerait-Elle ? Ils vivent en sursis, dans l’attente d’un évènement qu’ils appréhendent.
Ce livre traite aussi de l’absence de communication, de vérité. Les personnages sont tourmentés, mais ils ne verbalisent pas leurs maux. Pire, ils s’inscrivent chacun à leur manière dans un processus plus destructeur encore : mensonges, négation du passé, des évidences. Ils ne vivent plus dans le vrai, mais dans une réalité annexe, défigurée. Un univers où les silences sont de rigueur, les portes verrouillées, leurs clefs cachées. Où les yeux sont aveugles quand ils ne sont pas fermés. J’en donne pour illustration cette énigmatique enveloppe jaune qui parcoure le roman, passant de mains en mains : la lettre qu’elle recèle balaye tous les secrets, explose les silences et offre une vérité crue. Les personnages, englués dans le déni et la honte, s’en débarrassent tous en la transmettant à un autre, incapables d’affronter le réel et leur propre vérité.
L’absence de repères temporels est également une des caractéristiques du récit. La notion de temps est abolie. Cette décision s’est vite imposée, car les personnages n’évoluent pas réellement dans le « présent ». Leur monde intérieur s’est figé le jour de la disparition. Cela a pu avoir lieu il y a dix ans ou dix mois, peu importe. Ils sont ancrés dans le passé, s’y enlisent. Les horloges elles-mêmes se sont arrêtées. Les journées se ressemblent toutes, comme une éternelle répétition.
Le travail sur les dialogues et la compréhension fut une part importante dans la création de cet ouvrage. Les personnages mentent, sans cesse. Ils mentent aux autres, mentent à eux-mêmes. Dans leurs rares instants de vérité, ils ne se comprennent pas, vont parfois jusqu’à se censurer, à réprimer des sentiments dont l’expression serait salvatrice. Ainsi, il m’a fallu travailler les sous-entendus, dans les mots comme les attitudes, dans les silences, apprivoiser les faux-semblants. Arlena est un monde d’apparences, dont le vernis craque un peu plus à chaque pages.
La demeure familiale où se déroule la majeure partie du récit en est un exemple concret : elle offre l’aspect d’une élégante maison bourgeoise, mais se révèle peu à peu scène de crime et prison. Elle prend aussi l’aspect d’un monstre qui avale les protagonistes, les rattrape, leur souffle au visage un passé qu’ils cherchent à fuir. Enfin, elle se fait également théâtre, celui de la comédie des hommes, d’une tragédie que l’on tait, d’un spectacle grand-guignolesque. Les rôles sont troubles : il n’y a pas de grand méchant, ni de gentil. Chacun à sa part d’obscurité, plus ou moins profonde. Les statuts sont aussi bouleversés : la fille cadette prend la place de la maîtresse de maison, la mère de famille est aussi puérile que superficielle, la domestique dévouée fomente dans l’ombre, la jeune inconnue prend les traits de la disparue.
J’ai souhaité qu’à travers une seule absence, tout un univers soit déstabilisé. Que du Rien surgisse un « tout » différent, où seraient remis en question l’identité, le verbe, le rapport aux autres, le temps et l’espace. Que d’une situation classique naisse une histoire fantasmagorique.
Ainsi, j’ai pris le parti de dérouler un univers onirique aux accents poétiques, qui glisse parfois vers le cauchemar. On peut le rapprocher d’un conte noir aux influences diverses, littéraires ou cinématographiques. Ici, la jeune Alice de Lewis Carroll se serait égarée chez Edgar Poe, chercherait son chemin entre David Lynch et Claude Chabrol.
Enfin, il m’était important de donner une version bien différente de l’enfer sartrien (« L’enfer, c’est les autres »). Dans Arlena, l’enfer c’est l’absence, mais c’est aussi et avant tout soi.
Sebastian Regert
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