Un état second

« Trempée, sa robe plaquée sur sa peau ainsi qu’une mue collante, Alice regagna le village dans un état second, laissant sur plusieurs mètres un souvenir d’océan derrière elle. Le ciel, d’un gris aveuglant, la contraignait à baisser la tête. Elle marchait d’un pas lent, sentait toute la chaleur émanant du sol envelopper ses jambes et se resserrer autour d’elles pour mieux l’immobiliser. Une chaleur de pierre infernale l’enserrait, lui écrasait les épaules, voulait pénétrer en elle et l’enfoncer sous terre. Aussi se rapprocha-t-elle de rares ombres tièdes. Il lui fallait de la fraîcheur, absolument. La route lui semblait interminable, les ruelles désertes s’étirer toujours plus. L’odeur de pourriture s’était accentuée, lui retournait l’estomac. Elle était persuadée que vomir lui aurait été fatal. Elle écarquilla les yeux, observant le vide alentour. Soudain, la demeure des Levasseur se dessina au loin. Alice tenta d’accélérer son pas, regagnant cette maison ainsi qu’un abri.

Sous la marquise, le parfum des glycines fut si violent qu’elle recula. Elle le ressentit à la manière d’un message qui lui était adressé : « Va-t’en ». Elle tenta néanmoins d’introduire la clef dans la serrure, en vain. Ses mouvements étaient désordonnés, elle tremblait, sa vue se brouillait, la sueur lui coulait le long des tempes et dans le dos, ses vêtements étaient glacés, elle frissonnait et ressentait des flammes sur sa peau, ne pouvait plus tolérer l’odeur entêtante des glycines, la chaleur qui l’étouffait. À bout de force, Alice appuya son front sur la porte d’entrée.

 

-Va-t-en !

 

Elle recula et quelque chose changea en elle. La porte se mit à danser, les glycines l’imitèrent en gloussant, et tout s’évanouit dans une nuit soudaine. »

 

Un état second,extrait de Huit fois l’enfer ©, roman de Sebastian Regert.

La chambre 3

« Nous ne louerons pas la chambre 3. »

Aurore le lui avait pourtant promis, le jour où elle lui avait annoncé sa volonté de transformer la demeure en hôtel.

Mathilde s’activait. Le temps d’un repas pour rendre la pièce accueillante, en chasser la poussière et l’odeur de renfermé. À la lueur d’un chandelier, elle changea les draps, pestant intérieurement. Ce n’était pas là une manière de travailler ! Elle qui avait toujours été si méticuleuse, elle s’offusquait de ce travail précipité, sans doute bâclé, qu’on lui intimait d’effectuer dans la pénombre. Les lubies d’Aurore l’exaspéraient, et arrivaient encore à la surprendre après toutes ces années. Accepter une cliente à une telle heure, qui plus est dans un hôtel complet !

Elle hésita avant d’entrer dans la salle de bains adjacente. Une appréhension la retenait. La porte craqua en s’ouvrant. À l’intérieur, cette même odeur de vie qui s’arrête, de lieu qui ne vit pas. D’un espace-temps figé. Elle terminait de frotter la baignoire lorsqu’un bruit au dessus d’elle l’interrompit. Des pas, dans la pièce du dessus. Son malaise s’intensifia. Des pas, encore. Le plancher qui gémissait. Des pas, juste au dessus. Elle sentit ses entrailles se nouer.

« Nous ne louerons pas la chambre 3. »
Se taire. Ne pas évoquer le deuxième étage. Les questions, pourtant, la secouaient. Pourquoi rouvrir cette chambre, pourquoi ce soir ? Pourquoi accepter cette cliente, et pas les autres ?
Mathilde se remit en mouvements, faisant s’agiter son trousseau de clefs. Des pots-pourris dans les tiroirs, un parfum d’ambiance, des savons colorés, une bonbonnière remplie de guimauves, des draps frais, un oreiller moelleux, et l’envie de vomir qui ne la quittait pas. Une idée qui la rendait malade. Qui la hantait jour et nuit. Qui la rendrait folle si elle ne la tuait pas avant.

 

La chambre 3, extrait de Huit fois l’enfer©, roman de Sebastian Regert.

Le chat

 » Le Père Mathieu tournait dans son lit, cherchant le sommeil en vain. Des images se succédaient dans son esprit, trainant avec elles leur lots d’angoisses. Alice pénétrant chez les Levasseur. Alice jouant la comédie, souriant, minaudant. Alice exhibant son médaillon face à Aurore, face à la domestique, face à –

Son chat sauta sur le lit. N’y tenant plus, l’homme se leva. Le courant n’était pas rétabli. À la lumière d’une torche, il fouilla dans sa bibliothèque, en dégagea un petit cahier, son journal intime. Le prêtre en parcourut les pages, comme un gamin feuilletant des revues licencieuses. Il relut les résumés de journées dénuées de sens, sa vie insipide. Le chat l’avait rejoint, l’observait depuis un fauteuil. L’animal passait son temps à le fixer ainsi, méfiant, comme en quête d’un faux pas, son regard oscillant entre froideur et jugement.

L’enveloppe jaune tomba d’entre les feuilles. Il s’en saisit délicatement. À l’intérieur, la lettre qui avait bouleversé sa vie. Une feuille de papier sur laquelle figurait un texte terrible, et une signature : Arlena Levasseur.

Il orienta sa lampe vers l’âtre, éclaira les cendres froides. Les yeux brillants de l’animal détaillèrent ses gestes.

Il devait délivrer le presbytère de cette immonde enveloppe jaune, de son contenu. Impossible cependant de la brûler. Impensable de la jeter, de la froisser. S’attaquer au papier, ce serait s’attaquer à la disparue. Une agression, un blasphème. Il dissimulerait l’enveloppe ailleurs, n’importe où. À l’église. Il l’enterrerait à l’église. Elle n’en sortirait plus.

Le chat jugeait sa décision quand un bruit retentit, déviant son œil inquisiteur. Le prêtre l’imita, balaya les murs du faisceau de la lampe. Il lui sembla que de nouvelles craquelures y étaient apparues. »

Le chat, extrait de Huit fois l’enfer ©, roman de Sebastian Regert.

Le voyeur

« Paul avait pris pour habitude de scruter l’extérieur. D’observer la maison, en particulier. Depuis la fenêtre de la dépendance, il avait vue sur un grand nombre de pièces, sur leurs occupants. Au rez-de-chaussée, le bureau de sa patronne, la salle à manger et la salle de musique. Au premier étage, il distinguait l’intérieur de la chambre d’Aurore, pouvait l’y voir s’y vêtir. Sous les toits, que Mathilde appelait pompeusement « troisième étage », se trouvait la chambre de la bonne, et, lorsque sa fenêtre était ouverte, il y apercevait le haut de sa grande armoire. Mais c’était au centre du deuxième étage que résidait son obsession : la chambre verte. L’ancienne chambre du père, devenue celle d’Astrid.

Cette nuit-là, une apparition avait perturbé sa surveillance. Avançant à tâtons dans le jardin, une silhouette féminine s’était figée pour examiner les occupants réunis autour du dîner. Paul avait aussitôt flairé en elle quelque chose de suspect, son corps chargé d’intentions troubles. Personne ne surgissait ainsi pour épier l’intérieur d’une maison. Cela trahissait un esprit dérangé. Cela aurait pu être Arlena.

Il remarqua la valise de l’inconnue, observa sa silhouette, sa taille et ses courbes. Elle n’était pas Arlena. Elle était peut-être pire. La réalité pouvait se faire plus sombre que le cauchemar.

Il épiait celle qui épiait. De sa fenêtre, il voyait tout et ne disait rien. Il était un lâche. Il l’avait toujours été.

Et si elle leur faisait du mal ?

Il agirait, bien sûr, il sortirait de chez lui.

Si elle faisait un carnage ?

Il irait voir, le nez collé aux vitres. Voir de plus près. »

Le voyeur, extrait de Huit fois l’enfer ©, roman de Sebastian Regert.

L’abîme

 » Il considéra le vide. Il connaissait la dangerosité de cet endroit. Les falaises s’effritaient, reculaient de jour en jour. Quelquefois, des pans de roches entiers s’effondraient. Il était conscient de la menace, mais il avança encore un peu. Dans son dos, il sentait peser un tout autre mal, rivalisant avec l’abîme. Celui-là se dressait sur les hauteurs du village, et offrait l’aspect d’une superbe propriété dominant les environs. La maison d’hôtes des Levasseur. Alice allait y pénétrer, sous le masque d’une cliente lambda. Elle aussi, elle avancerait vers le danger, un gouffre plus hypocrite, que seule l’âme humaine sait creuser.

Il devait l’en empêcher. Son retour au village n’était pas sain. Il fallait contrer cela. Lui faire entendre raison ? Il avait déjà multiplié les arguments. Tous s’étaient révélés vains. Le danger enivrait Alice, terrassait la raison et ses précautions. Devait-il prévenir Aurore Levasseur, ou même l’un de ses employés de maison ? Oui, les avertir. L’entendrait-ils seulement ? Il fallait tenter quelque chose.

Il jeta un dernier regard à la demeure. Qui aurait pu croire que ces murs avaient abrité tant d’horreurs ? Alice ignorait tout cela. Il était vital qu’elle n’en ait jamais le moindre écho. Pour la préserver. Pour éviter un nouveau drame.

Dans un coin de son esprit, il réentendit la voix de la jeune femme lui chuchoter : « Ne t’en fais pas, tout ira bien. Tu me connais, non ? ».

Oui, il la connaissait. Elle était capable du pire. »

 

L’abîme, extrait de Huit fois l’enfer ©, roman de Sebastian Regert.

 

 

L’église et son secret

« Désormais, la lettre et ses mots affreux se trouvaient cachés dans le grenier de la sacristie, écrasés sous de vieux textes liturgiques. Jean recelait son mal en haut d’une église qu’il avait toujours considérée comme son refuge. Il priait pour que l’écrin de pierre et leur charge sacrée étouffent le papier, qu’ils soient une barrière aux ondes néfastes qui malmenaient son cerveau. En entassant les livres anciens sur le courrier, il avait été frappé par le silence régnant alentours, s’était interrogé sur le mécanisme des cloches. Mais une voix avait alors surgit d’en bas, lui nouant l’estomac. Alice ! Il l’avait entendue gravir l’escalier ainsi qu’un prédateur. Quand elle avait tenté en vain de pénétrer dans le grenier fermé à clef, qu’il avait distingué son ombre sous la rainure de la porte, attendant un bruit trahissant sa présence, elle ne lui était plus apparue comme une amie, ni même comme celle qu’il avait connu. Ce n’était plus une jeune femme comme les autres, mais un corps avide de réponses. Un organisme malade et résolu. Sa présence derrière la porte, à l’instant où il dissimulait l’enveloppe, n’avait rien eu d’un hasard. Quelque chose, omniscient et nuisible, était entré en Alice. Une entité maléfique usait de son corps ainsi que d’un pantin, une chose morte la manipulait dans le but d’accomplir une œuvre non exécutée de son vivant. Un mal inassouvi, vengeance obsessionnelle. Jean croyait aux esprits. Derrière la porte du grenier, dans cette ombre à l’affut, il avait vu l’un d’eux, une âme torturée revenir vers lui, celle d’un être qui avait autrefois écrit, hurlé, et qu’on avait ignoré. Qu’il avait ignoré.

Désormais, Elle frappait à sa porte, l’appelait. Depuis un autre corps, Elle agissait. »

 

L’église et son secret, extrait de Huit fois l’enfer ©, roman de Sebastian Regert.

Rien à craindre

Rien à craindre - un extrait d'Arlena, roman de Sebastian Regert

« Son poing était fermé. Serré à s’en faire blanchir les phalanges. À l’intérieur, des morceaux de dents : brisées net, tranchantes, luisantes encore. Elle ne savait plus combien. Elle ne comptait plus. Les dents grinçaient parfois entre elles, dans le creux de sa main, comme si elles voulaient parler. Mais elle n’écoutait pas.

Devant elle, la plage s’étendait, infinie. Alice s’agenouilla, forma des trous dans le sable du bout de l’index, y enfonça les éclats de dents. Elle lissa le tout de la paume. Ultime caresse. Un instant, elle crut qu’elle allait pleurer, mais rien ne vint. Elle s’en félicita. C’est ainsi qu’elle se voulait : sèche et froide. Sombre, jusqu’au bout.

Le soleil sortait lentement de l’océan. Un brasier de couleurs explosait sur les vagues en miroitements chauds. Le ciel se gorgeait de rouge, un rouge lourd, épais, presque solide. Ce n’était pas une aube : c’était une saignée. L’horizon avait la couleur de la chair brulée. Il n’y avait pas de vent. Pas de cri d’oiseau. Rien, sinon la lueur écarlate qui étirait les ombres et souillait le sable. Son ombre à elle était difforme, monstrueuse. Elle ne la reconnaissait pas.

Éclaboussée de reflets sanglants, elle regagna le chemin du village. Sa main était à nouveau fermée, sur rien, sur le manque, sur sa colère rentrée. Elle ne pensait plus. L’esprit vide, le regard vide. Il n’y avait plus que le retour. Plus que la marche. Plus que cette main fermée comme un cercueil. Sous ses pieds, la terre trembla — à peine, mais assez pour dire que quelque chose approchait. Que quelque chose finissait. Elle ne s’arrêta pas.

Son ventre se tordit soudain, comme sous le coup d’une nausée. Elle sentit le sang affluer vers son crâne de façon violente, son cœur s’emballer. Pourtant, il n’y avait rien à craindre. Aucun danger imminent. Alice respira l’air marin, de façon profonde et régulière.

Tout allait bien. Tout était beau, tranquille. Tout restait à tuer. »

 

Rien à craindre, extrait de Huit fois l’enfer ©, roman de Sebastian Regert.