Rien à craindre

Rien à craindre - un extrait d'Arlena, roman de Sebastian Regert

« Son poing était fermé. Serré à s’en faire blanchir les phalanges. À l’intérieur, des morceaux de dents : brisées net, tranchantes, luisantes encore. Elle ne savait plus combien. Elle ne comptait plus. Les dents grinçaient parfois entre elles, dans le creux de sa main, comme si elles voulaient parler. Mais elle n’écoutait pas.

Devant elle, la plage s’étendait, infinie. Alice s’agenouilla, forma des trous dans le sable du bout de l’index, y enfonça les éclats de dents. Elle lissa le tout de la paume. Ultime caresse. Un instant, elle crut qu’elle allait pleurer, mais rien ne vint. Elle s’en félicita. C’est ainsi qu’elle se voulait : sèche et froide. Sombre, jusqu’au bout.

Le soleil sortait lentement de l’océan. Un brasier de couleurs explosait sur les vagues en miroitements chauds. Le ciel se gorgeait de rouge, un rouge lourd, épais, presque solide. Ce n’était pas une aube : c’était une saignée. L’horizon avait la couleur de la chair brulée. Il n’y avait pas de vent. Pas de cri d’oiseau. Rien, sinon la lueur écarlate qui étirait les ombres et souillait le sable. Son ombre à elle était difforme, monstrueuse. Elle ne la reconnaissait pas.

Éclaboussée de reflets sanglants, elle regagna le chemin du village. Sa main était à nouveau fermée, sur rien, sur le manque, sur sa colère rentrée. Elle ne pensait plus. L’esprit vide, le regard vide. Il n’y avait plus que le retour. Plus que la marche. Plus que cette main fermée comme un cercueil. Sous ses pieds, la terre trembla — à peine, mais assez pour dire que quelque chose approchait. Que quelque chose finissait. Elle ne s’arrêta pas.

Son ventre se tordit soudain, comme sous le coup d’une nausée. Elle sentit le sang affluer vers son crâne de façon violente, son cœur s’emballer. Pourtant, il n’y avait rien à craindre. Aucun danger imminent. Alice respira l’air marin, de façon profonde et régulière.

Tout allait bien. Tout était beau, tranquille. Tout restait à tuer. »

 

Rien à craindre, extrait de Huit fois l’enfer ©, roman de Sebastian Regert.

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