Tromper l’ennui

 » L’hiver avait balayé ce qu’il restait de beauté à Saint-More. Le sol craquelé laissait place à la boue, le ciel azur à un plafond bas, gris et lourd. Le chant des oiseaux et insectes s’était tu. Le silence était présent dans le ciel et dans la terre. Silence et couleur de cimetière. Le vent faisait croire aux naïfs qu’il se passait encore quelque chose.

Durant ses longues journées passées à domicile, elle se mit à observer ce qui l’entourait pour tromper l’ennui. Assise à table, elle concentrait son attention sur des détails, les relevaient. L’horloge, arrêtée depuis des années, que l’on gardait parce qu’elle était jolie, en nacre, parce qu’elle « faisait bien », pour ravir les invités. Les pots à épices au-dessus de la cheminée, du plus grand au plus petit, comme des poupées russes : la farine, le gros sel, le poivre, le thym, l’origan, les piments. Les fleurs en plastique sur le buffet. Les couinements du fauteuil à bascule. Le présentateur d’un jeu télé, son rire idiot, les applaudissements du public, les publicités en boucle, le volume trop fort. Les chaussons troués de la vieille qui traînent sur le sol. La toile cirée de la nappe aux couleurs passées. Le jeune cyprès du potager. Celui, plus âgé, du cimetière, près du grand-père. Le tombeau noir d’Élisabeth. Le clocher et ses heures insensées. Le glouglou de la fontaine. Le train qui passe. Les bovins aux yeux fixes, qui ruminent. Les lapins dans leur clapier, qui mâchouillent. Les poules qui grattent. Les cadavres de mouches prises dans les toiles d’araignées. Le plâtre du plafond qui tombe en poussière dans les plats. Les crucifix sur les murs. Les craquelures. Le chant des corneilles. La chaise vide du jumeau. Son absence. L’ignorance.

Le gloussement de la cuisinière à gaz. »

 

Tromper l’ennui, un extrait de Kauma ©, roman de Sébastian Regert

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