Un barrage au maléfice

 » Elle s’échappa à l’aurore. Une fois hors de la maison, elle se mit à courir. Elle avait besoin de ressentir physiquement son évasion, de lui donner matière. Elle cavala jusqu’à que ses poumons soient en feu, qu’un gout de sang imprègne sa gorge. Elle alla cueillir quelques fleurs dans la garrigue. Elle devait dire au-revoir au grand-père, fleurir une dernière fois sa sépulture. Elle réalisa son plus beau bouquet. Les aphyllanthes bleues et cistes cotonneux se mariaient à merveille aux ajoncs et aux genêts dorés. Cueillir ces derniers avait été une épreuve, les épines lui ayant mutilé les mains. Elle saignait, mais elle était satisfaite. Elle était certaine que le grand-père allait être touché de ce cadeau d’adieu si durement confectionné. S’il avait été en vie, il lui aurait ébouriffé les cheveux, lui aurait dit qu’elle était une petite dure à cuire. Il aurait été ému.

Le soleil s’étalait déjà entre les tombes. Elle caressa le cyprès, l’enlaça. Au loin, une voix l’appela. La stèle des grands-parents maternels avait prononcé son nom. Élisa devait leur dire adieu, à eux aussi. Il lui était impossible de le faire les mains vides. Ce serait une offense. Elle ôta un ajonc du bouquet offert au grand-père et s’avança vers le marbre noir. Elle avait toujours ressentit cette pierre comme chargée d’ondes néfastes. Ce matin plus que jamais, elle percevait son influence, telle des émissions radioactives. Elle était hypnotisée par le prénom de sa grand-mère, gravé sur la sépulture. Élisabeth. La morte lui tendait la main. Elle qui lui avait légué ses yeux verts, sa beauté, l’attirait pour un dernier cadeau. Ce fut un chuchotement. L’ajonc enfonça une nouvelle épine dans sa chair. Élisa jeta la fleur jaune sur la tombe, comme un barrage au maléfice. »

 

Un barrage au maléfice, extrait de Kauma ©, roman de Sébastian Regert

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