Le chat

 » Le Père Mathieu tournait dans son lit, cherchant le sommeil en vain. Des images se succédaient dans son esprit, trainant avec elles leur lots d’angoisses. Alice pénétrant chez les Levasseur. Alice jouant la comédie, souriant, minaudant. Alice exhibant son médaillon face à Aurore, face à la domestique, face à –

Son chat sauta sur le lit. N’y tenant plus, l’homme se leva. Le courant n’était pas rétabli. À la lumière d’une torche, il fouilla dans sa bibliothèque, en dégagea un petit cahier, son journal intime. Le prêtre en parcourut les pages, comme un gamin feuilletant des revues licencieuses. Il relut les résumés de journées dénuées de sens, sa vie insipide. Le chat l’avait rejoint, l’observait depuis un fauteuil. L’animal passait son temps à le fixer ainsi, méfiant, comme en quête d’un faux pas, son regard oscillant entre froideur et jugement.

L’enveloppe jaune tomba d’entre les feuilles. Il s’en saisit délicatement. À l’intérieur, la lettre qui avait bouleversé sa vie. Une feuille de papier sur laquelle figurait un texte terrible, et une signature : Arlena Levasseur.

Il orienta sa lampe vers l’âtre, éclaira les cendres froides. Les yeux brillants de l’animal détaillèrent ses gestes.

Il devait délivrer le presbytère de cette immonde enveloppe jaune, de son contenu. Impossible cependant de la brûler. Impensable de la jeter, de la froisser. S’attaquer au papier, ce serait s’attaquer à la disparue. Une agression, un blasphème. Il dissimulerait l’enveloppe ailleurs, n’importe où. À l’église. Il l’enterrerait à l’église. Elle n’en sortirait plus.

Le chat jugeait sa décision quand un bruit retentit, déviant son œil inquisiteur. Le prêtre l’imita, balaya les murs du faisceau de la lampe. Il lui sembla que de nouvelles craquelures y étaient apparues. »

Le chat, extrait d’Arlena ©, roman de Sébastian Regert.

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