Un trouble

Après-Toi – Partie II

 

MARDI
Ce matin, j’ai croisé la voisine du premier dans le hall. Elle m’a demandé si ce n’était pas trop dur de « vivre là-haut », et m’a assurée qu’elle était là, si j’avais « besoin de quoi que ce soit ». Je l’ai remercié et suis sorti en hâte. J’ai eu envie de hurler.

Au bureau, on ne comprend pas comment j’ai pu revenir aussi vite. Mon patron m’a montré un visage qui jusqu’alors m’était inconnu : celui de la compassion. Il m’a conseillé de prendre une semaine de repos. J’ai répondu que j’avais besoin de travailler, de m’occuper l’esprit. Il s’est levé, a esquissé un sourire, et a posé une main sur mon épaule : « C’est comme vous le sentez. Mais sachez que ma proposition tient toujours » a-t-il dit. Je n’aurai jamais crû qu’il poserait un jour sa main sur mon épaule.
Je reprends donc le travail, mais bien vite, un trouble s’installe. Les lettres de mon clavier me paraissent comme une suite de traits et de courbes étranges. Les chiffres n’ont plus de signification. La sonnerie du téléphone me donne des envies de violences. Son bruit strident me fait mal. Décrocher malgré tout, affronter la voix des clients, leur rengaine. Petites préoccupations superficielles de ceux qui ne savent pas. Je sors.

Dehors, la foule. Le bruit des voitures. Des klaxons. Des enfants sur des trottinettes manquent de me rentrer dedans. Un mendiant me tend un gobelet. Je ne comprends plus. Mon corps est bien là, mais mon esprit s’évade. Je marche, je ne sais pas où je vais. Je connais pourtant le quartier par cœur. Du vent. De l’air. Une bouffée d’oxygène. Je respire. Je suis vivant. Ignoblement vivant. Et tout me semble si futile à présent : les gens aux terrasses des cafés, la vieille dame qui traîne son charriot, les affiches politiques, les ouvriers dans leurs habits sales, la Une des journaux, les publicités, et ce bruit, ce bruit…
Je ne saurais dire où je suis. J’ai dû m’éloigner, je me suis perdu. Je ne reconnais plus rien, et je sens que je faibli, je sens que je tombe. Et soudain, plus rien.

 

VENDREDI
Le médecin. L’arrêt maladie. Le psychologue. Lui, je ne le supporte pas. Je n’ai rien à lui dire. Ou plutôt, je ne veux rien lui dire, à lui. Je fixe son crâne d’œuf, ses chaussettes immondes, et lui me regarde en silence. On reste ainsi à se fixer comme deux abrutis, et le temps passe, et la séance est finie, et c’est cinquante euros non remboursés. Parfois je voudrais lui mettre mon poing dans la gueule. Et ça recommence, et cette fois il bondit sur les quelques mots que je veux bien lâcher, pour me poser des questions auxquelles je ne veux pas répondre. Je sais que ce n’est pas dans mon intérêt de garder le silence, mais je n’ai qu’une idée en tête : lui dire d’aller se faire foutre. Et un jour, c’est ce que je fais. Il garde son calme devant mon emportement et m’invite à exprimer posément ma colère, de mettre des mots sur elle. Je lui jette un billet de cinquante à la figure et je me casse.
Adieu, crâne d’œuf.

 

Un trouble, extrait d’ « Après-Toi« © (Deuxième partie, à suivre), nouvelle de Sebastian Regert.

Lire aussi :

 

2 réflexions au sujet de “Un trouble”

Laisser un commentaire