Ces pensées-là

Après-Toi – Partie III

 

SAMEDI
Je reste dans cet appartement qui était le nôtre. J’ai accroché dans l’entrée le manteau de fourrure que l’on m’a donné. J’ignore encore pourquoi je l’ai gardé. Peut-être parce que, face à lui, deux questions demeurent. Pourquoi un tel achat, juste avant de se suicider ? Pourquoi de la fourrure, toi qui détestais cela ?

Je reste de longues minutes à fixer ce manteau, comme si j’allais découvrir un détail qui m’avait jusqu’alors échappé. Je le palpe, le caresse, imagine sentir sous mes doigts quelque chose d’incongru. Je passe même une main dans une poche intérieure, à la recherche d’un objet oublié, d’une lettre ou d’un mot de toi m’étant destiné, un testament, une confession, un secret dévoilé. Mais rien.

J’ai l’idée d’aller au magasin, de questionner les vendeuses. J’abandonne vite ce projet. Pour quelle raison irai-je là-bas ? Pour demander quoi ? Elles n’en savent pas plus que ce qu’elles ont déjà déclaré à tes parents, à la police. Cliente lambda, furtive et décidée. Ce mot me pèse. « Décidée ».

Je passe la journée au lit, j’écrase mon nez sur ton oreiller, y cherchant une odeur. Je ne sens rien. Je gagne la salle de bains, où tes produits de beauté sont encore disposés autour du lavabo. J’inspecte les étagères et y trouve ton parfum. Je le prends, hésite un instant. Ce geste n’est pas anodin. J’hésite, un instant seulement. J’approche le vaporisateur du dos de ma main et l’enfonce d’une pression de l’index.

TOI

Un coup de poing dans le ventre. Je vacille. Des souvenirs en rafale dont je ne veux pas. Toi vêtue d’une robe bleue, pieds nus, te maquillant très proche du miroir, tu te mets à rire quand je dis qu’on va être en retard. Ces pensées-là risquent de me tuer. Je lâche le parfum dans le lavabo et quitte la pièce. Dans la cuisine, je passe mes mains sous l’eau, les frottent au savon jusqu’à ce qu’elles deviennent rouges. En ressortant, j’adresse un regard à la porte de la salle de bains, puis à ma main, quand le téléphone sonne. C’est sûrement toi, tu vas me dire de ne pas t’attendre pour manger, tu vas finir tard, comme d’habitude.

Le téléphone continue de sonner. Je décroche. Maman. Elle vient prendre des nouvelles. Je lui dis que je vais bien. Je lui dis que j’ai beaucoup avancé avec le psy et que je n’hésiterai pas à l’appeler si je me sens mal. Je lui mens. Je raccroche et quitte l’appartement.

La nuit est douce. Je pénètre dans ce club où l’on s’est rencontrés. Je bois un peu, laisse la musique me vider l’esprit, l’occuper. Il y a cette fille habillée d’une robe turquoise. Elle m’a vu. Je la regarde.

À peine suis-je morte, voilà que tu en regardes une autre.

Je détourne les yeux. Je vais pour m’en aller, quand cette fille me rattrape. Je sursaute. Elle  sourit, m’invite à sa table. Elle me présente sa copine, une blonde un peu forte qui semble plus âgée qu’elle. Je bois de l’alcool, à nouveau. Son amie jette un œil aux hommes présents autour de nous et en fait une critique acide. Nous rions à l’unisson. Je ris, pour la première fois depuis mon retour, je ris et je m’en veux.

Je ne sais pas comment se sont enchaînés les évènements. Comment la fille à la robe turquoise s’est retrouvée chez nous. Je n’ai pas osé l’amener dans le lit, alors nous avons fait l’amour sur le canapé. Et puis, il est arrivé quelque chose de terrible. A l’instant où j’ai joui, ce n’est pas elle que j’ai vu. Je me suis retiré, effrayé, et puis j’ai aperçu la porte de la salle de bains, et j’ai pensé au manteau de fourrure dans l’entrée. Mon air a dû l’inquiéter, car elle m’a demandé ce que j’avais. Je n’ai pas su quoi répondre.

Qu’elle dégage.

Je l’ai raccompagné en me confondant en excuses, et puis, j’ai eu une idée. J’ai décroché le manteau et le lui ai offert. Elle a craché : « Tu me refile les affaires de ton ex ? Tu peux te les garder. »

Elle a claqué la porte. À nouveau seul, ton manteau entre les mains.

 

Ces pensées-là, extrait d’ « Après-Toi« © (Troisième partie, à suivre), nouvelle de Sebastian Regert.

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