Une évasion liquide

« Des bougies illuminaient la table, quelques lanternes étaient dispersées çà et là dans le jardin. La piscine s’éclaira, son rectangle bleu se découpait dans la nuit, prenait l’aspect d’un portail ouvert sur une autre dimension. Plusieurs insectes, attirés par sa lumière, se débattaient dans l’eau. Élisa se donna pour mission de les sauver, sous les rabrouements de son amie :

– Laisse les frelons se noyer !

La parisienne alluma une cigarette, lui en proposa une. Élisa n’avait jamais fumé, mais elle accepta. Elle tira quelques lattes, tâchant de ne pas laisser paraître son écœurement. L’autre eut un rire moqueur :

– T’es mignonne, tu crapotes !

Élisa ne savait pas ce que ça voulait dire. Les cocktails se succédèrent. Le curaçao retint son attention, plus pour sa couleur que pour son goût. Il lui sembla qu’il y avait un peu de piscine dans son verre. Que la piscine était remplie de curaçao. Que l’un et l’autre étaient des portes ouvertes, une évasion liquide. Puis, elle vit son état subir une étrange mutation. Sa tête baigna dans un coton délicieux, sa vue s’arrêta sur certaines images, en omit d’autres. Tout prit l’aspect d’un film. Elle devait être au cinéma, et elle était dans l’écran, tenait le premier rôle. C’était jouissif. Nouvelle scène, nouveau cadrage. Extérieur nuit. Une vague bleue sur le village. Le curaçao dans l’air, dans son ventre, son cerveau. Elle riait. Pour rien. Théodora fumait encore. La cigarette entre ses doigts aux ongles manucurés. Élisa n’avait jamais rien vu d’aussi beau. Elle articula, d’une voix idiote qu’elle ne reconnut pas :

– Tu es tellement…

Puis, plus rien. »

 

Une évasion liquide, un extrait de Kauma ©, roman de Sebastian Regert.

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