Le germe de la haine

« Les habitants disparaissaient un à un, les maisons se vidaient, le cimetière emplissait. Et la garrigue, toujours, avançait. Bientôt, sa végétation sèche assiègerait le village et submergerait tout, en une vague impitoyable chargée d’épines, laisserait sa faune hostile envahir les habitations délaissées. Et adviendrait la ruine.

L’insipidité de Saint-More était si parfaite qu’on la jugeait irréversible, qu’elle l’accompagnerait dans son extinction et serait une veuve fidèle. Mais l’anonymat couvrant le village allait être balayé par un souffle brutal. Ces pierres endormies s’éveilleraient pour devenir le théâtre d’un drame incompréhensible, une tragédie dans la grisaille, jet d’acide sur des êtres fades. On prétendra n’avoir rien vu venir, ne pas avoir eu conscience de l’existence du mal ni le pressentiment de son éclosion. Il avait pourtant longuement plané au-dessus des corps, les avait enveloppés en ami, telle une anesthésie, s’était mêlé à l’air qu’ils respiraient, s’y était répandu sans bruit. Dans le ciel de Saint-More s’était étendue une ombre lourde de cris en suspens, de violences refoulées. Le malheur avait insidieusement gonflé en venin, et la mort allait frapper comme elle avait rôdé jusque-là, invisible et muette, presque familière.

Pour que tout éclate, il n’y aurait besoin que d’un déclencheur. Que l’infime crève l’abcès purulent. Une légère pression générant l’explosion. Ce basculement aurait pu découler d’un acte, d’un mot. Il allait résulter de cet imperceptible propre à Saint-More : un sentiment.

Du plus noble d’entre eux pouvait naître l’horreur, l’amour être le germe de la haine ».

 

Le germe de la haine, extrait de Kauma ©, roman de Sebastian Regert.

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