Le germe de la haine

« Les habitants disparaissaient un à un, les maisons se vidaient, le cimetière emplissait. Et la garrigue, toujours, avançait. Bientôt, sa végétation sèche assiègerait le village et submergerait tout, en une vague impitoyable chargée d’épines, laisserait sa faune hostile envahir les habitations délaissées. Et adviendrait la ruine.

L’insipidité de Saint-More était si parfaite qu’on la jugeait irréversible, qu’elle l’accompagnerait dans son extinction et serait une veuve fidèle. Mais l’anonymat couvrant le village allait être balayé par un souffle brutal. Ces pierres endormies s’éveilleraient pour devenir le théâtre d’un drame incompréhensible, une tragédie dans la grisaille, jet d’acide sur des êtres fades. On prétendra n’avoir rien vu venir, ne pas avoir eu conscience de l’existence du mal ni le pressentiment de son éclosion. Il avait pourtant longuement plané au-dessus des corps, les avait enveloppés en ami, telle une anesthésie, s’était mêlé à l’air qu’ils respiraient, s’y était répandu sans bruit. Dans le ciel de Saint-More s’était étendue une ombre lourde de cris en suspens, de violences refoulées. Le malheur avait insidieusement gonflé en venin, et la mort allait frapper comme elle avait rôdé jusque-là, invisible et muette, presque familière.

Pour que tout éclate, il n’y aurait besoin que d’un déclencheur. Que l’infime crève l’abcès purulent. Une légère pression générant l’explosion. Ce basculement aurait pu découler d’un acte, d’un mot. Il allait résulter de cet imperceptible propre à Saint-More : un sentiment.

Du plus noble d’entre eux pouvait naître l’horreur, l’amour être le germe de la haine ».

 

Le germe de la haine, extrait de Kauma ©, roman de Sebastian Regert.

L’abîme

 » Il considéra le vide. Il connaissait la dangerosité de cet endroit. Les falaises s’effritaient, reculaient de jour en jour. Quelquefois, des pans de roches entiers s’effondraient. Il était conscient de la menace, mais il avança encore un peu. Dans son dos, il sentait peser un tout autre mal, rivalisant avec l’abîme. Celui-là se dressait sur les hauteurs du village, et offrait l’aspect d’une superbe propriété dominant les environs. La maison d’hôtes des Levasseur. Alice allait y pénétrer, sous le masque d’une cliente lambda. Elle aussi, elle avancerait vers le danger, un gouffre plus hypocrite, que seule l’âme humaine sait creuser.

Il devait l’en empêcher. Son retour au village n’était pas sain. Il fallait contrer cela. Lui faire entendre raison ? Il avait déjà multiplié les arguments. Tous s’étaient révélés vains. Le danger enivrait Alice, terrassait la raison et ses précautions. Devait-il prévenir Aurore Levasseur, ou même l’un de ses employés de maison ? Oui, les avertir. L’entendrait-ils seulement ? Il fallait tenter quelque chose.

Il jeta un dernier regard à la demeure. Qui aurait pu croire que ces murs avaient abrité tant d’horreurs ? Alice ignorait tout cela. Il était vital qu’elle n’en ait jamais le moindre écho. Pour la préserver. Pour éviter un nouveau drame.

Dans un coin de son esprit, il réentendit la voix de la jeune femme lui chuchoter : « Ne t’en fais pas, tout ira bien. Tu me connais, non ? ».

Oui, il la connaissait. Elle était capable du pire. »

 

L’abîme, extrait d’Arlena ©, roman de Sebastian Regert.

 

 

L’église et son secret

« Désormais, la lettre et ses mots affreux se trouvaient cachés dans le grenier de la sacristie, écrasés sous de vieux textes liturgiques. Jean recelait son mal en haut d’une église qu’il avait toujours considérée comme son refuge. Il priait pour que l’écrin de pierre et leur charge sacrée étouffent le papier, qu’ils soient une barrière aux ondes néfastes qui malmenaient son cerveau. En entassant les livres anciens sur le courrier, il avait été frappé par le silence régnant alentours, s’était interrogé sur le mécanisme des cloches. Mais une voix avait alors surgit d’en bas, lui nouant l’estomac. Alice ! Il l’avait entendue gravir l’escalier ainsi qu’un prédateur. Quand elle avait tenté en vain de pénétrer dans le grenier fermé à clef, qu’il avait distingué son ombre sous la rainure de la porte, attendant un bruit trahissant sa présence, elle ne lui était plus apparue comme une amie, ni même comme celle qu’il avait connu. Ce n’était plus une jeune femme comme les autres, mais un corps avide de réponses. Un organisme malade et résolu. Sa présence derrière la porte, à l’instant où il dissimulait l’enveloppe, n’avait rien eu d’un hasard. Quelque chose, omniscient et nuisible, était entré en Alice. Une entité maléfique usait de son corps ainsi que d’un pantin, une chose morte la manipulait dans le but d’accomplir une œuvre non exécutée de son vivant. Un mal inassouvi, vengeance obsessionnelle. Jean croyait aux esprits. Derrière la porte du grenier, dans cette ombre à l’affut, il avait vu l’un d’eux, une âme torturée revenir vers lui, celle d’un être qui avait autrefois écrit, hurlé, et qu’on avait ignoré. Qu’il avait ignoré.

Désormais, Elle frappait à sa porte, l’appelait. Depuis un autre corps, Elle agissait. »

 

L’église et son secret, extrait d’Arlena ©, roman de Sebastian Regert.

Paris

« Paris fut un choc. Au vide immuable de Saint-More succédait un trop-plein débordant de toute part. La gare d’arrivée lui fit l’effet d’un film d’horreur. Elle n’aurait jamais cru qu’il puisse y avoir tant de monde en un même endroit, autant de gens qui s’ignoraient, se percutaient, le nez collé à leur téléphone, allant et venant dans une structure gigantesque et labyrinthique, d’une façon désordonnée et oppressante. La texture de l’air lui était étrangère, l’atmosphère semblait viciée, plus lourde. Le bruit était infernal, la clameur des gens, les voix enregistrées qui tombaient sur l’ensemble de la foule, les cris d’ivrognes, les pleurs d’enfants, les sollicitations des mendiants, tout formait un magma agressif. Puis, il y eut le métro. Élisa n’avait jamais rien vu ni senti de tel. La puanteur n’avait rien à envier aux charognes rencontrées dans la garrigue. Ici, c’était une macération de pisse et de merde, de saleté qui stagnait. La crasse s’étalait partout, des murs aux plafonds, dans des stalactites immondes couleur rouille, et au bout desquelles gouttaient un liquide trouble. Les sans-abris dormaient face contre terre, et les passants ne les regardaient pas, ne semblaient pas les voir. Peut-être étaient-ils en danger, ou morts. On ne savait pas, on ne voulait pas savoir, c’était comme ça. Le métro, son rugissement, ses tags sur les vitres, ses matières sur les fauteuils, ces corps entassés, agglutinés, l’émanation des parfums et des déodorants, des transpirations de la journée, l’odeur des sandwichs et des frites que l’on mange debout, et les haleines qui s’exhalent, les regards qui ne se croisent pas, qui s’évitent, les wagons qui dégueulent et se remplissent… Élisa en eut la nausée. Et enfin, la rue. Le vacarme incessant, la foule, les terrasses des cafés, les klaxons, les publicités, les trottinettes partout, les boutiques de vêtements, les mégots par terre, les sirènes de pompiers, les gaz des pots d’échappement, les terrasses encore, les mégots partout, les trottinettes tout le temps, le gris, le sale, la misère à chaque coin de rue, à chaque distributeur de billets, des vieillards et des gosses, les mains tendues, l’indifférence, la solitude dans une foule en mouvement. »

 

Paris, extrait de Kauma ©, roman de Sebastian Regert.

Rien à craindre

Rien à craindre - un extrait d'Arlena, roman de Sebastian Regert

 » Dans son poing serré, des morceaux de dents. Alice les enfonça dans le sable, reboucha les trous formés du bout de l’index, lissa le tout de la paume. Ultime caresse. Un instant, elle crut qu’elle allait pleurer, mais nulle émotion ne vint la submerger. Elle s’en félicita. Car elle l’avait décidée, c’est ainsi qu’elle se devait d’être : tout à fait sèche et froide. Sombre, jusqu’au bout. Dénuée d’émotion.

Dans son dos, le soleil levant incendiait l’horizon. Un brasier de couleurs explosait sur les vagues en miroitements chauds. Éclaboussée de reflets sanglants, elle regagna la route des falaises, celle du village, sa terre natale. Son ventre se tordit, comme sous le coup d’une nausée. Elle sentit le sang affluer vers son crâne de façon violente, son cœur s’emballer. Pourtant, il n’y avait rien à craindre. Aucun danger imminent. Alice respira l’air marin, de façon profonde et régulière. Tout allait bien. Tout était beau, tranquille. Tout restait à tuer. »

 

Rien à craindre, extrait d’Arlena ©, roman de Sebastian Regert.

Une évasion liquide

« Des bougies illuminaient la table, quelques lanternes étaient dispersées çà et là dans le jardin. La piscine s’éclaira, son rectangle bleu se découpait dans la nuit, prenait l’aspect d’un portail ouvert sur une autre dimension. Plusieurs insectes, attirés par sa lumière, se débattaient dans l’eau. Élisa se donna pour mission de les sauver, sous les rabrouements de son amie :

– Laisse les frelons se noyer !

La parisienne alluma une cigarette, lui en proposa une. Élisa n’avait jamais fumé, mais elle accepta. Elle tira quelques lattes, tâchant de ne pas laisser paraître son écœurement. L’autre eut un rire moqueur :

– T’es mignonne, tu crapotes !

Élisa ne savait pas ce que ça voulait dire. Les cocktails se succédèrent. Le curaçao retint son attention, plus pour sa couleur que pour son goût. Il lui sembla qu’il y avait un peu de piscine dans son verre. Que la piscine était remplie de curaçao. Que l’un et l’autre étaient des portes ouvertes, une évasion liquide. Puis, elle vit son état subir une étrange mutation. Sa tête baigna dans un coton délicieux, sa vue s’arrêta sur certaines images, en omit d’autres. Tout prit l’aspect d’un film. Elle devait être au cinéma, et elle était dans l’écran, tenait le premier rôle. C’était jouissif. Nouvelle scène, nouveau cadrage. Extérieur nuit. Une vague bleue sur le village. Le curaçao dans l’air, dans son ventre, son cerveau. Elle riait. Pour rien. Théodora fumait encore. La cigarette entre ses doigts aux ongles manucurés. Élisa n’avait jamais rien vu d’aussi beau. Elle articula, d’une voix idiote qu’elle ne reconnut pas :

– Tu es tellement…

Puis, plus rien. »

 

Une évasion liquide, un extrait de Kauma ©, roman de Sebastian Regert.

Faire « comme si »

« Hervé lui donnait l’assaut dans les combles qui lui servaient de chambre, seule zone où les Trois la laissaient en paix. Hervé, lui, y montait. Ses pas étaient lourds sur les barreaux de l’échelle, pesants sous le poids de son appétit. En l’entendant gravir les échelons, elle se le représentait comme un tas de viande gonflée de foutre. Elle l’imaginait prêt à l’agresser, lui qui tuait plus d’une centaine de vaches par jour aux abattoirs. Elle appréhendait qu’il puisse surgir armé d’un de ces instruments de mort, pour lui faire peur, ou pour un jeu sexuel déviant dont il aurait eu le secret. À son arrivée dans les combles, Hervé refermait la trappe derrière lui, la verrouillait. Ce geste violent semblait la condamner à des souffrances à venir, muettes et sans issue. Élisa l’embrassait pourtant, mais elle le faisait par principe, sans passion, sans plaisir, comme son père embrassait sa mère. Lorsqu’elle couchait avec Hervé, elle restait allongée sur le dos tout du long, observait le plafond, les murs, examinait les craquelures, les fissures s’agrandissant. Les faucheuses errant au-dessus du lit. Elle poussait un petit gémissement au final, pour faire plaisir, faire « comme ci ». Du plaisir, elle n’arrivait pas à en éprouver, ne prenait même plus la peine de le simuler avant qu’Hervé se vide en elle de son trop plein de sperme. Elle le laissait la bourrer de son insipidité grossière. Leur rapport hebdomadaire était synonyme d’ennui et de douleur. Hervé était brutal, lui écrasait les seins, les malmenait avec la force de l’excitation. Souvent, il l’écœurait, en ramenant du travail une odeur de sang. Ce parfum de mort était devenu le sien. Leurs ébats avaient l’odeur des abattoirs. »

 

Faire « comme si », extrait de Kauma ©, roman de Sebastian Regert.