Le manque

« LE STUDIO. Il n’a pas besoin de me frapper, de m’insulter pour me faire mal. Il lui suffit de me regarder. Quand dans ses yeux je ne vois rien. Parfois, il est aussi froid que ses yeux sont durs. Jette ses pupilles sur moi. Pierres gelées. C’est à la figure que je les reçois. Un seul de ses regards pourrait me lyncher. Le dos tourné, il se fait plus violent encore. Barbare dans le rien, dans l’absent. Il me lapide, me massacre, sans effusion de sang, m’écorche l’âme. Il fait traîner l’agonie. Et j’aime ça. Ce pouvoir de destructions qu’il a sur moi. Je dois être fou, moi aussi. À désirer la ruine, l’ensevelissement. Disparaître sous ses pieds, définitivement. Qu’il m’enterre vivant. Et que sur ma tombe il bâtisse son empire. Je dois être malade. Peu importe, puisque j’en jouis. J’attends le prochain coup, pourvu qu’il soit de lui. Sa distance, son silence. Il me fascine. Il est plus fort que n’importe quelle came. Plus fort que la tise, le shit, la coke, l’ecsta et l’héro réunis. Plus que les acides, les champis, les cachetons. Il est au-delà de ça. Il agit même quand il n’est pas. Sans m’avoir donné quoi que ce soit. Il fait subir le manque sans jamais avoir été là. »

 

Le manque, extrait de Physalis ©, pièce de théâtre de Sebastian Regert.

L’église et son secret

« Désormais, la lettre et ses mots affreux se trouvaient cachés dans le grenier de la sacristie, écrasés sous de vieux textes liturgiques. Jean recelait son mal en haut d’une église qu’il avait toujours considérée comme son refuge. Il priait pour que l’écrin de pierre et leur charge sacrée étouffent le papier, qu’ils soient une barrière aux ondes néfastes qui malmenaient son cerveau. En entassant les livres anciens sur le courrier, il avait été frappé par le silence régnant alentours, s’était interrogé sur le mécanisme des cloches. Mais une voix avait alors surgit d’en bas, lui nouant l’estomac. Alice ! Il l’avait entendue gravir l’escalier ainsi qu’un prédateur. Quand elle avait tenté en vain de pénétrer dans le grenier fermé à clef, qu’il avait distingué son ombre sous la rainure de la porte, attendant un bruit trahissant sa présence, elle ne lui était plus apparue comme une amie, ni même comme celle qu’il avait connu. Ce n’était plus une jeune femme comme les autres, mais un corps avide de réponses. Un organisme malade et résolu. Sa présence derrière la porte, à l’instant où il dissimulait l’enveloppe, n’avait rien eu d’un hasard. Quelque chose, omniscient et nuisible, était entré en Alice. Une entité maléfique usait de son corps ainsi que d’un pantin, une chose morte la manipulait dans le but d’accomplir une œuvre non exécutée de son vivant. Un mal inassouvi, vengeance obsessionnelle. Jean croyait aux esprits. Derrière la porte du grenier, dans cette ombre à l’affut, il avait vu l’un d’eux, une âme torturée revenir vers lui, celle d’un être qui avait autrefois écrit, hurlé, et qu’on avait ignoré. Qu’il avait ignoré.

Désormais, Elle frappait à sa porte, l’appelait. Depuis un autre corps, Elle agissait. »

 

L’église et son secret, extrait d’Arlena ©, roman de Sebastian Regert.

Paris

« Paris fut un choc. Au vide immuable de Saint-More succédait un trop-plein débordant de toute part. La gare d’arrivée lui fit l’effet d’un film d’horreur. Elle n’aurait jamais cru qu’il puisse y avoir tant de monde en un même endroit, autant de gens qui s’ignoraient, se percutaient, le nez collé à leur téléphone, allant et venant dans une structure gigantesque et labyrinthique, d’une façon désordonnée et oppressante. La texture de l’air lui était étrangère, l’atmosphère semblait viciée, plus lourde. Le bruit était infernal, la clameur des gens, les voix enregistrées qui tombaient sur l’ensemble de la foule, les cris d’ivrognes, les pleurs d’enfants, les sollicitations des mendiants, tout formait un magma agressif. Puis, il y eut le métro. Élisa n’avait jamais rien vu ni senti de tel. La puanteur n’avait rien à envier aux charognes rencontrées dans la garrigue. Ici, c’était une macération de pisse et de merde, de saleté qui stagnait. La crasse s’étalait partout, des murs aux plafonds, dans des stalactites immondes couleur rouille, et au bout desquelles gouttaient un liquide trouble. Les sans-abris dormaient face contre terre, et les passants ne les regardaient pas, ne semblaient pas les voir. Peut-être étaient-ils en danger, ou morts. On ne savait pas, on ne voulait pas savoir, c’était comme ça. Le métro, son rugissement, ses tags sur les vitres, ses matières sur les fauteuils, ces corps entassés, agglutinés, l’émanation des parfums et des déodorants, des transpirations de la journée, l’odeur des sandwichs et des frites que l’on mange debout, et les haleines qui s’exhalent, les regards qui ne se croisent pas, qui s’évitent, les wagons qui dégueulent et se remplissent… Élisa en eut la nausée. Et enfin, la rue. Le vacarme incessant, la foule, les terrasses des cafés, les klaxons, les publicités, les trottinettes partout, les boutiques de vêtements, les mégots par terre, les sirènes de pompiers, les gaz des pots d’échappement, les terrasses encore, les mégots partout, les trottinettes tout le temps, le gris, le sale, la misère à chaque coin de rue, à chaque distributeur de billets, des vieillards et des gosses, les mains tendues, l’indifférence, la solitude dans une foule en mouvement. »

 

Paris, extrait de Kauma ©, roman de Sebastian Regert.

Rien à craindre

Rien à craindre - un extrait d'Arlena, roman de Sebastian Regert

 » Dans son poing serré, des morceaux de dents. Alice les enfonça dans le sable, reboucha les trous formés du bout de l’index, lissa le tout de la paume. Ultime caresse. Un instant, elle crut qu’elle allait pleurer, mais nulle émotion ne vint la submerger. Elle s’en félicita. Car elle l’avait décidée, c’est ainsi qu’elle se devait d’être : tout à fait sèche et froide. Sombre, jusqu’au bout. Dénuée d’émotion.

Dans son dos, le soleil levant incendiait l’horizon. Un brasier de couleurs explosait sur les vagues en miroitements chauds. Éclaboussée de reflets sanglants, elle regagna la route des falaises, celle du village, sa terre natale. Son ventre se tordit, comme sous le coup d’une nausée. Elle sentit le sang affluer vers son crâne de façon violente, son cœur s’emballer. Pourtant, il n’y avait rien à craindre. Aucun danger imminent. Alice respira l’air marin, de façon profonde et régulière. Tout allait bien. Tout était beau, tranquille. Tout restait à tuer. »

 

Rien à craindre, extrait d’Arlena ©, roman de Sebastian Regert.

Une évasion liquide

« Des bougies illuminaient la table, quelques lanternes étaient dispersées çà et là dans le jardin. La piscine s’éclaira, son rectangle bleu se découpait dans la nuit, prenait l’aspect d’un portail ouvert sur une autre dimension. Plusieurs insectes, attirés par sa lumière, se débattaient dans l’eau. Élisa se donna pour mission de les sauver, sous les rabrouements de son amie :

– Laisse les frelons se noyer !

La parisienne alluma une cigarette, lui en proposa une. Élisa n’avait jamais fumé, mais elle accepta. Elle tira quelques lattes, tâchant de ne pas laisser paraître son écœurement. L’autre eut un rire moqueur :

– T’es mignonne, tu crapotes !

Élisa ne savait pas ce que ça voulait dire. Les cocktails se succédèrent. Le curaçao retint son attention, plus pour sa couleur que pour son goût. Il lui sembla qu’il y avait un peu de piscine dans son verre. Que la piscine était remplie de curaçao. Que l’un et l’autre étaient des portes ouvertes, une évasion liquide. Puis, elle vit son état subir une étrange mutation. Sa tête baigna dans un coton délicieux, sa vue s’arrêta sur certaines images, en omit d’autres. Tout prit l’aspect d’un film. Elle devait être au cinéma, et elle était dans l’écran, tenait le premier rôle. C’était jouissif. Nouvelle scène, nouveau cadrage. Extérieur nuit. Une vague bleue sur le village. Le curaçao dans l’air, dans son ventre, son cerveau. Elle riait. Pour rien. Théodora fumait encore. La cigarette entre ses doigts aux ongles manucurés. Élisa n’avait jamais rien vu d’aussi beau. Elle articula, d’une voix idiote qu’elle ne reconnut pas :

– Tu es tellement…

Puis, plus rien. »

 

Une évasion liquide, un extrait de Kauma ©, roman de Sebastian Regert.

Les craquements du plancher

« L’APPARTEMENT. Je quitte l’appartement, me fond dans la nuit. Ombre parmi les ombres, j’observe ce qui m’entoure. Les lumières des immeubles, les terrasses bondées, leur chaleur venant me caresser. Dans les restaurants, des tête-à-tête, des sourires. Des conversations dont je ne saurai jamais rien. On ne me regarde pas. On ne me voit pas. Je les quitte à regret, j’aurai aimé connaître leurs secrets, ceux qu’ils n’ont peut-être pas. Je regarde les anonymes. Les vivants. Je les contemple et aimerai être des leurs. Je les contemple et comprends que déjà, je suis morte. Que ceci n’est pas vivre. J’erre pendant de longues minutes. Il y a tant de monde dans les rues. Partout. Tant de monde. Comment puis-je être seule. Aussi seule. C’est sûrement que je dois le vouloir un peu. Sûrement que je le veux. Je le veux. Je rentre chez moi. Je rentre toujours. Et je fais les cent pas. Pour écouter le bruit de mes talons sur le parquet. Parce que ma respiration, parce que les battements de mon cœur sont trop infimes, imperceptibles, j’écoute le bruit de mes talons. Comme une preuve de mon existence. Le bruit de mes talons. Pour rompre le silence. Les craquements du plancher sont aussi les miens. Et vient toujours l’heure où je rejoins ce lit trop grand, m’endors seule dans cette quiétude qui m’enveloppe jusqu’à m’étouffer et pèse au-dessus de moi comme une menace constante. »

 

Les craquements du plancher, extrait de Physalis ©, pièce de théâtre de Sebastian Regert.

Faire « comme si »

« Hervé lui donnait l’assaut dans les combles qui lui servaient de chambre, seule zone où les Trois la laissaient en paix. Hervé, lui, y montait. Ses pas étaient lourds sur les barreaux de l’échelle, pesants sous le poids de son appétit. En l’entendant gravir les échelons, elle se le représentait comme un tas de viande gonflée de foutre. Elle l’imaginait prêt à l’agresser, lui qui tuait plus d’une centaine de vaches par jour aux abattoirs. Elle appréhendait qu’il puisse surgir armé d’un de ces instruments de mort, pour lui faire peur, ou pour un jeu sexuel déviant dont il aurait eu le secret. À son arrivée dans les combles, Hervé refermait la trappe derrière lui, la verrouillait. Ce geste violent semblait la condamner à des souffrances à venir, muettes et sans issue. Élisa l’embrassait pourtant, mais elle le faisait par principe, sans passion, sans plaisir, comme son père embrassait sa mère. Lorsqu’elle couchait avec Hervé, elle restait allongée sur le dos tout du long, observait le plafond, les murs, examinait les craquelures, les fissures s’agrandissant. Les faucheuses errant au-dessus du lit. Elle poussait un petit gémissement au final, pour faire plaisir, faire « comme ci ». Du plaisir, elle n’arrivait pas à en éprouver, ne prenait même plus la peine de le simuler avant qu’Hervé se vide en elle de son trop plein de sperme. Elle le laissait la bourrer de son insipidité grossière. Leur rapport hebdomadaire était synonyme d’ennui et de douleur. Hervé était brutal, lui écrasait les seins, les malmenait avec la force de l’excitation. Souvent, il l’écœurait, en ramenant du travail une odeur de sang. Ce parfum de mort était devenu le sien. Leurs ébats avaient l’odeur des abattoirs. »

 

Faire « comme si », extrait de Kauma ©, roman de Sebastian Regert.