Tromper l’ennui

 » L’hiver avait balayé ce qu’il restait de beauté à Saint-More. Le sol craquelé laissait place à la boue, le ciel azur à un plafond bas, gris et lourd. Le chant des oiseaux et insectes s’était tu. Le silence était présent dans le ciel et dans la terre. Silence et couleur de cimetière. Le vent faisait croire aux naïfs qu’il se passait encore quelque chose.

Durant ses longues journées passées à domicile, elle se mit à observer ce qui l’entourait pour tromper l’ennui. Assise à table, elle concentrait son attention sur des détails, les relevaient. L’horloge, arrêtée depuis des années, que l’on gardait parce qu’elle était jolie, en nacre, parce qu’elle « faisait bien », pour ravir les invités. Les pots à épices au-dessus de la cheminée, du plus grand au plus petit, comme des poupées russes : la farine, le gros sel, le poivre, le thym, l’origan, les piments. Les fleurs en plastique sur le buffet. Les couinements du fauteuil à bascule. Le présentateur d’un jeu télé, son rire idiot, les applaudissements du public, les publicités en boucle, le volume trop fort. Les chaussons troués de la vieille qui traînent sur le sol. La toile cirée de la nappe aux couleurs passées. Le jeune cyprès du potager. Celui, plus âgé, du cimetière, près du grand-père. Le tombeau noir d’Élisabeth. Le clocher et ses heures insensées. Le glouglou de la fontaine. Le train qui passe. Les bovins aux yeux fixes, qui ruminent. Les lapins dans leur clapier, qui mâchouillent. Les poules qui grattent. Les cadavres de mouches prises dans les toiles d’araignées. Le plâtre du plafond qui tombe en poussière dans les plats. Les crucifix sur les murs. Les craquelures. Le chant des corneilles. La chaise vide du jumeau. Son absence. L’ignorance.

Le gloussement de la cuisinière à gaz. »

 

Tromper l’ennui, un extrait de Kauma ©, roman de Sébastian Regert

Un barrage au maléfice

 » Elle s’échappa à l’aurore. Une fois hors de la maison, elle se mit à courir. Elle avait besoin de ressentir physiquement son évasion, de lui donner matière. Elle cavala jusqu’à que ses poumons soient en feu, qu’un gout de sang imprègne sa gorge. Elle alla cueillir quelques fleurs dans la garrigue. Elle devait dire au-revoir au grand-père, fleurir une dernière fois sa sépulture. Elle réalisa son plus beau bouquet. Les aphyllanthes bleues et cistes cotonneux se mariaient à merveille aux ajoncs et aux genêts dorés. Cueillir ces derniers avait été une épreuve, les épines lui ayant mutilé les mains. Elle saignait, mais elle était satisfaite. Elle était certaine que le grand-père allait être touché de ce cadeau d’adieu si durement confectionné. S’il avait été en vie, il lui aurait ébouriffé les cheveux, lui aurait dit qu’elle était une petite dure à cuire. Il aurait été ému.

Le soleil s’étalait déjà entre les tombes. Elle caressa le cyprès, l’enlaça. Au loin, une voix l’appela. La stèle des grands-parents maternels avait prononcé son nom. Élisa devait leur dire adieu, à eux aussi. Il lui était impossible de le faire les mains vides. Ce serait une offense. Elle ôta un ajonc du bouquet offert au grand-père et s’avança vers le marbre noir. Elle avait toujours ressentit cette pierre comme chargée d’ondes néfastes. Ce matin plus que jamais, elle percevait son influence, telle des émissions radioactives. Elle était hypnotisée par le prénom de sa grand-mère, gravé sur la sépulture. Élisabeth. La morte lui tendait la main. Elle qui lui avait légué ses yeux verts, sa beauté, l’attirait pour un dernier cadeau. Ce fut un chuchotement. L’ajonc enfonça une nouvelle épine dans sa chair. Élisa jeta la fleur jaune sur la tombe, comme un barrage au maléfice. »

 

Un barrage au maléfice, extrait de Kauma ©, roman de Sébastian Regert

Le chat

 » Le Père Mathieu tournait dans son lit, cherchant le sommeil en vain. Des images se succédaient dans son esprit, trainant avec elles leur lots d’angoisses. Alice pénétrant chez les Levasseur. Alice jouant la comédie, souriant, minaudant. Alice exhibant son médaillon face à Aurore, face à la domestique, face à –

Son chat sauta sur le lit. N’y tenant plus, l’homme se leva. Le courant n’était pas rétabli. À la lumière d’une torche, il fouilla dans sa bibliothèque, en dégagea un petit cahier, son journal intime. Le prêtre en parcourut les pages, comme un gamin feuilletant des revues licencieuses. Il relut les résumés de journées dénuées de sens, sa vie insipide. Le chat l’avait rejoint, l’observait depuis un fauteuil. L’animal passait son temps à le fixer ainsi, méfiant, comme en quête d’un faux pas, son regard oscillant entre froideur et jugement.

L’enveloppe jaune tomba d’entre les feuilles. Il s’en saisit délicatement. À l’intérieur, la lettre qui avait bouleversé sa vie. Une feuille de papier sur laquelle figurait un texte terrible, et une signature : Arlena Levasseur.

Il orienta sa lampe vers l’âtre, éclaira les cendres froides. Les yeux brillants de l’animal détaillèrent ses gestes.

Il devait délivrer le presbytère de cette immonde enveloppe jaune, de son contenu. Impossible cependant de la brûler. Impensable de la jeter, de la froisser. S’attaquer au papier, ce serait s’attaquer à la disparue. Une agression, un blasphème. Il dissimulerait l’enveloppe ailleurs, n’importe où. À l’église. Il l’enterrerait à l’église. Elle n’en sortirait plus.

Le chat jugeait sa décision quand un bruit retentit, déviant son œil inquisiteur. Le prêtre l’imita, balaya les murs du faisceau de la lampe. Il lui sembla que de nouvelles craquelures y étaient apparues. »

Le chat, extrait d’Arlena ©, roman de Sébastian Regert.

Ces pensées-là

Après-Toi – Partie III

 

SAMEDI
Je reste dans cet appartement qui était le nôtre. J’ai accroché dans l’entrée le manteau de fourrure que l’on m’a donné. J’ignore encore pourquoi je l’ai gardé. Peut-être parce que, face à lui, deux questions demeurent. Pourquoi un tel achat, juste avant de se suicider ? Pourquoi de la fourrure, toi qui détestais cela ?

Je reste de longues minutes à fixer ce manteau, comme si j’allais découvrir un détail qui m’avait jusqu’alors échappé. Je le palpe, le caresse, imagine sentir sous mes doigts quelque chose d’incongru. Je passe même une main dans une poche intérieure, à la recherche d’un objet oublié, d’une lettre ou d’un mot de toi m’étant destiné, un testament, une confession, un secret dévoilé. Mais rien.

J’ai l’idée d’aller au magasin, de questionner les vendeuses. J’abandonne vite ce projet. Pour quelle raison irai-je là-bas ? Pour demander quoi ? Elles n’en savent pas plus que ce qu’elles ont déjà déclaré à tes parents, à la police. Cliente lambda, furtive et décidée. Ce mot me pèse. « Décidée ».

Je passe la journée au lit, j’écrase mon nez sur ton oreiller, y cherchant une odeur. Je ne sens rien. Je gagne la salle de bains, où tes produits de beauté sont encore disposés autour du lavabo. J’inspecte les étagères et y trouve ton parfum. Je le prends, hésite un instant. Ce geste n’est pas anodin. J’hésite, un instant seulement. J’approche le vaporisateur du dos de ma main et l’enfonce d’une pression de l’index.

TOI

Un coup de poing dans le ventre. Je vacille. Des souvenirs en rafale dont je ne veux pas. Toi vêtue d’une robe bleue, pieds nus, te maquillant très proche du miroir, tu te mets à rire quand je dis qu’on va être en retard. Ces pensées-là risquent de me tuer. Je lâche le parfum dans le lavabo et quitte la pièce. Dans la cuisine, je passe mes mains sous l’eau, les frottent au savon jusqu’à ce qu’elles deviennent rouges. En ressortant, j’adresse un regard à la porte de la salle de bains, puis à ma main, quand le téléphone sonne. C’est sûrement toi, tu vas me dire de ne pas t’attendre pour manger, tu vas finir tard, comme d’habitude.

Le téléphone continue de sonner. Je décroche. Maman. Elle vient prendre des nouvelles. Je lui dis que je vais bien. Je lui dis que j’ai beaucoup avancé avec le psy et que je n’hésiterai pas à l’appeler si je me sens mal. Je lui mens. Je raccroche et quitte l’appartement.

La nuit est douce. Je pénètre dans ce club où l’on s’est rencontrés. Je bois un peu, laisse la musique me vider l’esprit, l’occuper. Il y a cette fille habillée d’une robe turquoise. Elle m’a vu. Je la regarde.

À peine suis-je morte, voilà que tu en regardes une autre.

Je détourne les yeux. Je vais pour m’en aller, quand cette fille me rattrape. Je sursaute. Elle  sourit, m’invite à sa table. Elle me présente sa copine, une blonde un peu forte qui semble plus âgée qu’elle. Je bois de l’alcool, à nouveau. Son amie jette un œil aux hommes présents autour de nous et en fait une critique acide. Nous rions à l’unisson. Je ris, pour la première fois depuis mon retour, je ris et je m’en veux.

Je ne sais pas comment se sont enchaînés les évènements. Comment la fille à la robe turquoise s’est retrouvée chez nous. Je n’ai pas osé l’amener dans le lit, alors nous avons fait l’amour sur le canapé. Et puis, il est arrivé quelque chose de terrible. A l’instant où j’ai joui, ce n’est pas elle que j’ai vu. Je me suis retiré, effrayé, et puis j’ai aperçu la porte de la salle de bains, et j’ai pensé au manteau de fourrure dans l’entrée. Mon air a dû l’inquiéter, car elle m’a demandé ce que j’avais. Je n’ai pas su quoi répondre.

Qu’elle dégage.

Je l’ai raccompagné en me confondant en excuses, et puis, j’ai eu une idée. J’ai décroché le manteau et le lui ai offert. Elle a craché : « Tu me refile les affaires de ton ex ? Tu peux te les garder. »

Elle a claqué la porte. À nouveau seul, ton manteau entre les mains.

 

Ces pensées-là, extrait d’ « Après-Toi« © (Troisième partie, à suivre), nouvelle de Sebastian Regert.

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Un trouble

Après-Toi – Partie II

 

MARDI
Ce matin, j’ai croisé la voisine du premier dans le hall. Elle m’a demandé si ce n’était pas trop dur de « vivre là-haut », et m’a assurée qu’elle était là, si j’avais « besoin de quoi que ce soit ». Je l’ai remercié et suis sorti en hâte. J’ai eu envie de hurler.

Au bureau, on ne comprend pas comment j’ai pu revenir aussi vite. Mon patron m’a montré un visage qui jusqu’alors m’était inconnu : celui de la compassion. Il m’a conseillé de prendre une semaine de repos. J’ai répondu que j’avais besoin de travailler, de m’occuper l’esprit. Il s’est levé, a esquissé un sourire, et a posé une main sur mon épaule : « C’est comme vous le sentez. Mais sachez que ma proposition tient toujours » a-t-il dit. Je n’aurai jamais crû qu’il poserait un jour sa main sur mon épaule.
Je reprends donc le travail, mais bien vite, un trouble s’installe. Les lettres de mon clavier me paraissent comme une suite de traits et de courbes étranges. Les chiffres n’ont plus de signification. La sonnerie du téléphone me donne des envies de violences. Son bruit strident me fait mal. Décrocher malgré tout, affronter la voix des clients, leur rengaine. Petites préoccupations superficielles de ceux qui ne savent pas. Je sors.

Dehors, la foule. Le bruit des voitures. Des klaxons. Des enfants sur des trottinettes manquent de me rentrer dedans. Un mendiant me tend un gobelet. Je ne comprends plus. Mon corps est bien là, mais mon esprit s’évade. Je marche, je ne sais pas où je vais. Je connais pourtant le quartier par cœur. Du vent. De l’air. Une bouffée d’oxygène. Je respire. Je suis vivant. Ignoblement vivant. Et tout me semble si futile à présent : les gens aux terrasses des cafés, la vieille dame qui traîne son charriot, les affiches politiques, les ouvriers dans leurs habits sales, la Une des journaux, les publicités, et ce bruit, ce bruit…
Je ne saurais dire où je suis. J’ai dû m’éloigner, je me suis perdu. Je ne reconnais plus rien, et je sens que je faibli, je sens que je tombe. Et soudain, plus rien.

 

VENDREDI
Le médecin. L’arrêt maladie. Le psychologue. Lui, je ne le supporte pas. Je n’ai rien à lui dire. Ou plutôt, je ne veux rien lui dire, à lui. Je fixe son crâne d’œuf, ses chaussettes immondes, et lui me regarde en silence. On reste ainsi à se fixer comme deux abrutis, et le temps passe, et la séance est finie, et c’est cinquante euros non remboursés. Parfois je voudrais lui mettre mon poing dans la gueule. Et ça recommence, et cette fois il bondit sur les quelques mots que je veux bien lâcher, pour me poser des questions auxquelles je ne veux pas répondre. Je sais que ce n’est pas dans mon intérêt de garder le silence, mais je n’ai qu’une idée en tête : lui dire d’aller se faire foutre. Et un jour, c’est ce que je fais. Il garde son calme devant mon emportement et m’invite à exprimer posément ma colère, de mettre des mots sur elle. Je lui jette un billet de cinquante à la figure et je me casse.
Adieu, crâne d’œuf.

 

Un trouble, extrait d’ « Après-Toi« © (Deuxième partie, à suivre), nouvelle de Sebastian Regert.

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L’affront

Après-Toi – Partie I

VENDREDI
Ton décès, je ne l’ai appris que très tard, ce matin. De ce qui a précédé, de ce qui a suivi, j’ai tout oublié. Ne restait que cette phrase inscrite en moi au scalpel, cette phrase m’annonçant dans une langue bizarre que je ne connaissais que trop bien, que l’amour de ma vie avait mis fin à la sienne. Puis, un vide. Immense. Inégalable. Un sentiment de vide au cœur de la ville en ébullition, au sein d’une foule en mouvement.
L’incompréhension.

SAMEDI
Regagner l’appartement, malgré tout. Là où « ça » s’est passé. Des petites rues. Des passants. Je ne les vois pas. Mon esprit s’est retiré, mes jambes sont désormais les seules à me guider.
Le code de l’entrée. Mes doigts s’agitent. La porte s’ouvre, mon corps se glisse dans l’immeuble. L’ascenseur. Je m’élève. M’arrête. La clef dans ma main. Entrer. Fermer la porte. A double tour. Fermer les verrous. Fermer la porte au monde.
Je pose un œil éteint sur ma valise. Étais-je réellement parti, ou bien n’avons-nous fait que nous éloigner l’un de l’autre ? Cette longue séparation n’était elle que l’illustration de nos absences répétées ?
Se relever. Marcher dans un appartement vide et qui semble avoir changé. Pourtant, tout est en place. Il ne manque que toi.
Je m’arrête à la fenêtre. Au dehors, une ville immense et orpheline, une ville sans nom agitée d’une vie insensée, cette même vie qui avec toi aurait dû cesser, et continue toutefois sans trop savoir pourquoi ni comment, elle continue. Elle est et restera.

DIMANCHE
Rendez-vous chez les amis. J’y suis allé, presque contraint et forcé. Ils me disent des mots banals, qui ne font qu’accentuer ma douleur et mon agacement. Mais je sais pourtant que s’ils ne me les envoyaient pas à la figure, ces mots affreusement communs, je n’en serais que plus choqué, plus déçu. Je regarde leurs bouches s’ouvrir sur des sons qui se heurtent à mon visage comme des gifles légères, des coups au ralenti, de petits chocs dont je vois l’imminence, et dont je ne cherche pas à empêcher l’impact. Je reste figé sur ma chaise, et me demande si je pourrai la quitter un jour. Ces étrangers aux regards doux m’assomment de leur chaleur bienveillante. Je ressens leur tendresse comme une offense. Cette affection a quelque chose d’incongru. Je ne crois pas l’avoir déjà ressenti. Fallait-il que la mort surgisse pour récolter leur amitié ? Je suis vite empli de dégoût.

LUNDI
Invitation au pugilat. En arrivant chez mes parents, les tiens étaient déjà là, assis sur le canapé. Ils ont détourné le regard quand je suis entré. Mes parents m’ont embrassé. Les tiens m’ont salué dans un murmure. Ils ne m’avaient jamais aimé. En voyant ma mère servir le café dans un silence insupportable, je me suis demandé pourquoi j’étais là. C’est ma mère qui a parlée en premier. À cet instant, j’ai réalisé combien je l’aimai. Elle m’a tendu un grand sac blanc cartonné pourvu du sigle d’une marque de luxe. Je l’ai considéré, puis ai jeté un œil à l’intérieur, où se trouvait un manteau de fourrure. J’ai regardé ma mère, interloqué. Elle m’a appris que ce que je tenais était ton ultime achat. Je n’ai pas compris, je n’ai pas voulu comprendre, je ne pouvais pas. Trop tôt, sûrement. Trop tard. J’ai mis le sac à l’écart, je l’ai fui. Il portait encore tes empreintes, je ne voulais pas le salir, te salir à travers lui.
J’ai gardé le silence, ai bu mon café, n’ai ressenti aucun goût. Nos parents voulaient aller te « rendre visite », comme ils disaient, comme si tu étais encore en vie. Le cimetière. La tombe. La tienne. J’en étais incapable.
Je me suis levé, me suis confondu en excuses, ai balbutié, ai cherché à éviter leurs regards. J’ai embrassé mes parents avec empressement, ai regardé les tiens, les yeux rivés dans leurs tasses. Les ignorer aurait été un affront. Je leur ai serré la main. Celle de ton père était moite, celle de ta mère glaciale. Je suis parti. Dans la rue, j’ai couru, jusqu’à en avoir mal. J’ai su alors que je ne reverrai jamais tes parents. Et que leur serrer la main était également un affront.

 

L’affront, extrait d’ « Après-Toi« © (Première partie, à suivre), nouvelle de Sebastian Regert.

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Le voyeur

« Paul avait pris pour habitude de scruter l’extérieur. D’observer la maison, en particulier. Depuis la fenêtre de la dépendance, il avait vue sur un grand nombre de pièces, sur leurs occupants. Au rez-de-chaussée, le bureau de sa patronne, la salle à manger et la salle de musique. Au premier étage, il distinguait l’intérieur de la chambre d’Aurore, pouvait l’y voir s’y vêtir. Sous les toits, que Mathilde appelait pompeusement « troisième étage », se trouvait la chambre de la bonne, et, lorsque sa fenêtre était ouverte, il y apercevait le haut de sa grande armoire. Mais c’était au centre du deuxième étage que résidait son obsession : la chambre verte. L’ancienne chambre du père, devenue celle d’Astrid.

Cette nuit-là, une apparition avait perturbé sa surveillance. Avançant à tâtons dans le jardin, une silhouette féminine s’était figée pour examiner les occupants réunis autour du dîner. Paul avait aussitôt flairé en elle quelque chose de suspect, son corps chargé d’intentions troubles. Personne ne surgissait ainsi pour épier l’intérieur d’une maison. Cela trahissait un esprit dérangé. Cela aurait pu être Arlena.

Il remarqua la valise de l’inconnue, observa sa silhouette, sa taille et ses courbes. Elle n’était pas Arlena. Elle était peut-être pire. La réalité pouvait se faire plus sombre que le cauchemar.

Il épiait celle qui épiait. De sa fenêtre, il voyait tout et ne disait rien. Il était un lâche. Il l’avait toujours été.

Et si elle leur faisait du mal ?

Il agirait, bien sûr, il sortirait de chez lui.

Si elle faisait un carnage ?

Il irait voir, le nez collé aux vitres. Voir de plus près. »

Le voyeur, extrait d’Arlena ©, roman de Sebastian Regert.

Le pont des Amoureux

Le temps était compté - un extrait de Kauma, roman de Sebastian Regert

 » Théo emmena Élisa près du fleuve :

– Le pont des Amoureux! annonça-t-elle.

La rambarde de droite était saturée de cadenas. Celle de gauche, curieusement, n’en comptait que quelques-uns.

– Pourquoi est-ce qu’il n’y en a quasiment pas ici ? demanda Élisa.

– De ce côté, c’est les histoires qui finissent mal, ricana la jeune femme.

Théo sortit un cadenas de son sac. Elisa reconnu l’objet, qui verrouillait plus tôt l’accès aux tableaux de son aïeule :

– T’avais ça là-dedans !

– Surprise ! gloussa Théo.

Élisa se sentit rougir. Elle vit son amie se munir d’un petit marqueur, tracer « Élisa + Théo » sur le cadenas, puis lui tendre :

-Tiens, mets quelque chose.

– Quoi ?

– Ce que tu veux, on s’en fout.

Élisa dessina un cœur. Théo reprit l’objet, regarda les autres :

– C’est quand même mignon, cette connerie. Bon, on le met où ?

– Y a plus trop de place de ce côté-là…

Elles cherchèrent un moment un endroit où le placer. La rambarde de droite était tant sollicitée que certains avaient attaché leur verrou à celui d’autres couples.

– On ne le met pas sur celui d’un autre, décréta Théo. Ça craint !

Elle s’avança vers la gauche :

– On n’a qu’à le mettre là, c’est pareil.

Élisa voulut protester, mais le cadenas fut verrouillé, son sort scellé.

En quittant le pont des Amoureux, elle se répéta qu’il eut été préférable d’accrocher le cadenas à celui d’un autre couple, sur la rambarde de droite. »

 

 

Le pont des Amoureux, extrait de Kauma©, roman de Sebastian Regert.

Le germe de la haine

« Les habitants disparaissaient un à un, les maisons se vidaient, le cimetière emplissait. Et la garrigue, toujours, avançait. Bientôt, sa végétation sèche assiègerait le village et submergerait tout, en une vague impitoyable chargée d’épines, laisserait sa faune hostile envahir les habitations délaissées. Et adviendrait la ruine.

L’insipidité de Saint-More était si parfaite qu’on la jugeait irréversible, qu’elle l’accompagnerait dans son extinction et serait une veuve fidèle. Mais l’anonymat couvrant le village allait être balayé par un souffle brutal. Ces pierres endormies s’éveilleraient pour devenir le théâtre d’un drame incompréhensible, une tragédie dans la grisaille, jet d’acide sur des êtres fades. On prétendra n’avoir rien vu venir, ne pas avoir eu conscience de l’existence du mal ni le pressentiment de son éclosion. Il avait pourtant longuement plané au-dessus des corps, les avait enveloppés en ami, telle une anesthésie, s’était mêlé à l’air qu’ils respiraient, s’y était répandu sans bruit. Dans le ciel de Saint-More s’était étendue une ombre lourde de cris en suspens, de violences refoulées. Le malheur avait insidieusement gonflé en venin, et la mort allait frapper comme elle avait rôdé jusque-là, invisible et muette, presque familière.

Pour que tout éclate, il n’y aurait besoin que d’un déclencheur. Que l’infime crève l’abcès purulent. Une légère pression générant l’explosion. Ce basculement aurait pu découler d’un acte, d’un mot. Il allait résulter de cet imperceptible propre à Saint-More : un sentiment.

Du plus noble d’entre eux pouvait naître l’horreur, l’amour être le germe de la haine ».

 

Le germe de la haine, extrait de Kauma ©, roman de Sebastian Regert.

L’abîme

 » Il considéra le vide. Il connaissait la dangerosité de cet endroit. Les falaises s’effritaient, reculaient de jour en jour. Quelquefois, des pans de roches entiers s’effondraient. Il était conscient de la menace, mais il avança encore un peu. Dans son dos, il sentait peser un tout autre mal, rivalisant avec l’abîme. Celui-là se dressait sur les hauteurs du village, et offrait l’aspect d’une superbe propriété dominant les environs. La maison d’hôtes des Levasseur. Alice allait y pénétrer, sous le masque d’une cliente lambda. Elle aussi, elle avancerait vers le danger, un gouffre plus hypocrite, que seule l’âme humaine sait creuser.

Il devait l’en empêcher. Son retour au village n’était pas sain. Il fallait contrer cela. Lui faire entendre raison ? Il avait déjà multiplié les arguments. Tous s’étaient révélés vains. Le danger enivrait Alice, terrassait la raison et ses précautions. Devait-il prévenir Aurore Levasseur, ou même l’un de ses employés de maison ? Oui, les avertir. L’entendrait-ils seulement ? Il fallait tenter quelque chose.

Il jeta un dernier regard à la demeure. Qui aurait pu croire que ces murs avaient abrité tant d’horreurs ? Alice ignorait tout cela. Il était vital qu’elle n’en ait jamais le moindre écho. Pour la préserver. Pour éviter un nouveau drame.

Dans un coin de son esprit, il réentendit la voix de la jeune femme lui chuchoter : « Ne t’en fais pas, tout ira bien. Tu me connais, non ? ».

Oui, il la connaissait. Elle était capable du pire. »

 

L’abîme, extrait d’Arlena ©, roman de Sebastian Regert.